La France des villages va-t-elle disparaître ?

GRAND ENTRETIEN - François Baroin et Jean-Pierre Le Goff constatent de concert, la paupérisation sociale et culturelle de la France périphérique et rurale.
Par Alexandre Devecchio et MARGUERITE RICHELME
Publié le 31 janvier 2020

Pour le président de l’Association des maires de France, qui publie Une histoire sentimentale. Notre République par les villes et les villages, il faut aller plus loin dans le processus de décentralisation. Pour le sociologue, auteur de La Fin du village, l’État doit conserver un rôle central.

Jean-Pierre Le Goff, dans La Fin du village, à travers l’exemple de Cadenet, vous décriviez la disparition d’un certain art de vivre et d’un certain type de société. Comment en est-on arrivé-là ?

Jean-Pierre Le Goff - Dans l’imaginaire national, la France est restée longtemps associée à celle d’un univers rural et villageois. Cet univers comporte un certain nombre de traits caractéristiques : proximité avec la nature, regroupement au sein d’un même espace géographique de l’habitation, du travail et du loisir ; rapports interpersonnels de proximité et de solidarité avec l’influence des notables (le maire, le curé, l’instituteur, le médecin…). Plus fondamentalement, le village comme lieu de naissance et où l’on grandit est ce qui donne figure humaine au monde que l’on découvre, un monde où l’on se sent chez soi. Dans ce sens, les quartiers des grandes villes étaient aussi des villages. C’est tout un univers mental, un enracinement premier lié au lieu de naissance, de l’enfance et de la jeunesse que l’on ne peut oublier. C’est ce qu’on appelait la « petite patrie » qui s’articulait à la grande sans perdre sa spécificité. François Baroin le montre très bien dans son livre : à travers le bâti, les monuments, le nom des rues, les boutiques, les fêtes…, c’est un monde humain issu d’une longue histoire avec ses traditions et ses modes de sociabilité au sein de laquelle la République s’est insérée. L’historien Maurice Agulhon dans son livre La République au village a précisément analysé comment une culture républicaine s’est greffée sur une mentalité populaire, un tissu associatif préexistant au sein de la collectivité villageoise provençale.

La « fin du village », c’est précisément la fin de cet univers avec en retour des aspects nostalgiques sur fond d’une modernisation qui a changé la société depuis longtemps : séparation lieu d’habitation, lieu de travail et de loisir avec le phénomène des « villages dortoirs », développement des zones péri-urbaines pavillonnaires, coexistence de catégories différenciées tant du point de vue social que culturel… N’oublions pas pour autant le progrès économique et social indéniable par rapport à la misère et à la dureté de la vie d’autrefois, l’ouverture culturelle, la libération du poids de la collectivité villageoise sur les individus avec ses commérages et son chauvinisme de clocher. La modernisation de l’après-guerre constitue la première étape de ce grand bouleversement du « village français » qui est comme le microcosme du pays tout entier. Le progrès est toujours ambivalent et depuis mai 68 nous vivons dans les « désillusions du progrès » pour reprendre une expression de Raymond Aron.

Avec la fin des trente glorieuses, la crise de l’agriculture, la désindustrialisation et le chômage de masse, les fractures sociales et culturelles se sont développées. Entre les « écologistes des villes » et les « écologistes des champs », entre un petit milieu d’artistes narcissistes et gauchisants et les anciens habitants attachés à leurs traditions qui voient leur ancien monde disparaître, entre les catégories fortunées, les cadres mondialisés qui cherchent des racines et les précaires qui sont sans travail ou vivent de « petits boulots »…, le « village » est devenu un « patchwork ». La communication municipale, les multiples animations festives et culturelles à la belle saison, le culte du patrimoine, le tourisme… ne peuvent magiquement effacer cette situation. Face à la mondialisation et un multiculturalisme invertébré, il existe une nostalgie et un retour réactif sur un passé qui est d’autant plus idéalisé que le monde présent apparaît chaotique et l’avenir indiscernable.

François Baroin - Jean-Pierre Le Goff fait partie de ceux qui éclairent les praticiens que sont les élus et plus particulièrement les maires. Son travail sur l’exemple de Cadenet est d’autant plus intéressant qu’il s’étend sur des décennies, et concerne donc plusieurs générations. Celles-ci ont vécu la désindustrialisation, que j’ai connue en tant que maire à Troyes. Pendant longtemps, Troyes a été une ville opulente, grâce à une mono-industrie, celle du textile. C’est une cité typiquement française, et médiévale, qui a su se reconstruire après un incendie ravageur en 1524. Lorsque l’on regarde ce bâti du XVIe siècle, préservé et intact, on se rend compte que la théorie ancien monde/nouveau monde a ses limites.

Sur le plan de la sociologie économique, les décisions internationales et l’acceptation par l’Europe dans les années 1970, dans le cadre des accords multifibres, d’ouvrir notre marché aux « dragons du Sud-Est asiatique », qui ne respectaient pas les règles du droit de travail, nous ont conduits à enterrer des dizaines d’industries, à Troyes, dans l’Est puis dans le Nord avec la sidérurgie. Quand une ville perd 1000 emplois par an pendant 10 ans, cela crée d’abord des souffrances sociales, c’est ensuite une épreuve de reconstruction et puis enfin à l’échelle d’une ville, préfecture, il faut mener une réflexion sur la gestion des politiques publiques pour rebondir. Cette dernière problématique passe notamment par une mise en valeur du bâti pour lancer le tourisme, puis par une entreprise de développement de l’enseignement supérieur pour juguler le départ des jeunes. La capacité d’ouvrir des perspectives avec des offres de formation assez larges en lien avec les besoins économiques est essentielle.

Être de quelque part doit être considéré comme une chance. Or, la mondialisation a donné le sentiment qu’être de quelque part était un lien à couper pour que la montgolfière puisse s’envoler. On revient aux racines, c’est une ancre. Lorsque l’on observe la sociologie de notre pays, plus de la moitié des Français vivent encore dans des communes de moins de 10.000 habitants, 37% des Français vivent dans des communes de moins de 2500 habitants. L’immense majorité des communes sont entre 250, 500, 750 et 1000 habitants. La réalité est dans ces chiffres. Plus de la moitié du peuple français vit encore aujourd’hui dans une logique identitaire, d’attaches, mais avec de grandes difficultés de mobilité, d’accès au numérique, de capacité d’offrir des perspectives d’insertion pour la jeunesse.

Un mouvement engagé par l’État avec une vision centralisatrice et souvent européanisé a confondu la taille et la puissance. Dans cette confusion, on imagine un Grand Paris, dont le port serait Le Havre avec cinq, six métropoles qui sont des « aspirateurs à énergie », des pôles de compétences et de compétitivité. Chaque année, on concentre un peu plus les difficultés, on perd son identité. Il ne faut donc pas s’étonner que des dizaines de milliers de personnes s’organisent autour de ronds-points pour émettre un cri collectif pour être visibles et entendus.

La crise des « gilets jaunes » traduisait-elle une déchirure terrible entre la nation et ses territoires, entre les zones abandonnées de la France périphérique et rurale et les grandes métropoles ?

François BAROIN - La France périphérique a un sens explicite, mais pour l’immense majorité des Français, c’est la France du périphérique. La plupart d’entre eux ne se vivent pas dans la France périphérique. Beaucoup ne savent pas ce que cela veut dire et ne le comprenne pas. À force d’entendre en permanence ce langage cela a crispé beaucoup d’édiles, de maires, de conseillers municipaux et cela a fait tache d’huile auprès des populations. La troisième source de dépense de l’État réside dans les collectivités locales. Sauf que notre modèle économique repose sur l’investissement public et privé. L’investissement public de l’État a pratiquement disparu. Il y a eu une baisse d’investissement public de 30% en 4 ans. Cela représente autant d’argent en moins dans les services publics, dans l’entretien des routes, dans le retard de l’installation du numérique, autant d’argent en moins là où l’on vit, où l’on partage. Ces décisions sont importantes à comprendre. Pour avoir une vision globale de l’élasticité que représente l’investissement local, par rapport à la dette qui étouffe notre économique, 80% de notre dette est tenue par l’État, 10% par la Sécurité sociale, moins de 10% par les collectivités et moins de 5% par les communes et les intercommunalités. Les communes n’ont pas le droit d’emprunter pour financer leur fonctionnement. Ce décalage a des conséquences directes pour toutes les communes de notre pays, illustré par la réduction des services publics, et de l’accompagnement.

Jean-Pierre LE GOFF - Le mouvement des « gilets jaunes » est symptomatique non seulement des fractures territoriales entre les métropoles mondialisées et ce que Christophe Guilluy a dénommé la France périphérique, mais de fractures sociales et culturelles que l’on peut retrouver localement. Christophe Guilluy a justement souligné que la représentation des couches populaires ne se limitait pas aux habitants des banlieues des grandes villes. Mais j’ajouterai que le « politiquement correct » et ce que j’appelle le gauchisme culturel ne concernent pas seulement les bobos des grandes villes mondialisées mais sont aussi présents dans les villes moyennes, les bourgs et les petites communes. Ce que j’ai dénommé les « cultureux » présents au sein du tissu associatif ont tendance à mélanger allègrement la culture et un militantisme gauchisant. Ils vivent dans « l’entre soi » en étant persuadés qu’ils sont dans le camp du Bien, avec un certain mépris vis-à-vis de ceux qu’ils considèrent comme des « ringards » et des « beaufs ».

Les « gilets jaunes » ont eu précisément le sentiment d’avoir été méprisés pendant des années par un milieu médiatico-politique célébrant une « mondialisation heureuse » en les ignorant superbement. L’occupation des ronds-points a permis de retisser des liens de libre sociabilité et de solidarité à la manière de ce qui se passait sur les anciennes places du village et dans les cafés populaires. Les « gilets jaunes » ont pris leur revanche ; leur mouvement est un mouvement informe qui a vite sombré dans les divisions, les violences et le chaos, avec des éléments de ressentiment et de haine. Mais on ne saurait pour autant oublier leurs revendications et leurs aspirations premières. Ce mouvement exprime la révolte de catégories qui ne se retrouvent pas dans le nouveau monde et révèle à sa manière des aspects que jusqu’alors on ne voulait pas voir dans une fuite en avant moderniste. Il est symptomatique d’un état de la société marqué par le délitement du lien social et le fossé qui s’est creusé avec une partie des élites qui s’est montrée incapable de comprendre les situations sociales difficiles et les mentalités populaires. Cela n’implique pas pour autant qu’on puisse parer le « peuple » de toutes les vertus et considérer les « élites » comme les responsables de tous nos maux. Une telle optique démagogique et populiste renforce les divisions et le chaos ambiant. Mais encore s’agit-il de comprendre ce qui s’est passé avec la révolte des « gilets jaunes » et qui est loin d’avoir disparu.

François Baroin, vous mettez en cause l’État et un processus de décentralisation qui ne serait pas allé assez loin. Jean-Pierre Le Goff, vous vous focalisez davantage sur l’adaptation à marche forcée à la mondialisation et sur une fuite en avant moderniste…

François BAROIN
- Les gens n’acceptent plus que Paris décide pour eux dans leur quotidien. Paris, c’est l’État. Mitterrand l’avait dit quand il a imaginé la loi de décentralisation de 1992. La France s’est construite grâce à un État centralisé mais pour pouvoir durer il faut que la France se construise désormais grâce à une grande décentralisation. Les questions autour des 80km/h, la limitation de la vitesse ne posait pas de problème en soi, mais c’est l’aspect brutal, homogène et unilatéral de la prise de décision qui n’a pas été toléré. Nous devons être humbles, je le sais par expérience, lorsque l’on est en responsabilité. Les « gilets jaunes » ont émergé à partir d’une mesure fiscale sur le diesel présenté de manière intransigeante en affirmant que toute opposition serait une opposition à la protection de la planète. L’ultra centralisation est en train d’amplifier les fractures territoriales, sociales mais aussi d’alimenter la violence et la souffrance. Notre conviction, avec l’immense majorité des représentants des collectivités territoriales, c’est que si l’État poursuit sa volonté centralisatrice malgré le manque de moyens humains et financiers et continue à vouloir réglementer des sujets qui peuvent être traités à l’échelle locale, la question du fédéralisme éclatera. On le voit avec le refus du Grand Est par l’Alsace, on a déjà oublié les bonnets rouges bretons qui se sont inscrits dans la continuité de l’histoire de la Bretagne. L’histoire est dans la connaissance de la géographie. Connaître la géographie c’est respecter notre histoire. Le Général de Gaulle avait compris qu’il fallait aider la Bretagne dans une réindustrialisation organisée par un État central qui à l’époque en avait les moyens. C’est pourquoi actuellement nous avons en Bretagne-Pays de la Loire, un des plus faibles taux de chômage et une capacité d’ouverture et une jeunesse qui s’installe. La décentralisation c’est le moment ou l’État accepte son impuissance et la limite de sa compétence. Quand on parle de solidarité, il faut laisser les départements, les régions s’en charger. Cela permettrait d’adapter celle-ci aux territoires en fonction de leur caractère plus ou moins attractif. Nous les maires, nous pensons être les meilleurs accompagnateurs et protecteurs pour l’environnement, pour la solidarité. Tout comme pour le logement. Pourquoi l’APL serait-elle au même niveau à Neuilly, à Troyes ou à Cadenet ? C’est une chance pour l’État de se recentrer sur ce pourquoi on l’attend maintenant c’est-à-dire sur ses fonctions régaliennes, notamment sur la sécurité et la défense nationale. Personne ne revendique que l’éducation soit municipale. Mais pour autant, chaque département doit pouvoir mettre en place sa définition des politiques publiques. Nous proposons une vraie réflexion d’ensemble, un big-bang. L’histoire française n’est pas fédéraliste, ni similaire à celle de ses voisins espagnols et italiens. Il faut inventer un nouveau modèle, entre centralisation et fédéralisme.

Jean-Pierre LE GOFF - Pour ma part, je parlerai volontiers de reconstruction en prenant en compte l’état du tissu économique, social et éducatif qui a été bouleversé depuis un demi-siècle et plus particulièrement dans les trente dernières années. Dans la pauvreté ancienne (différente de la misère), vous pouviez conserver votre dignité en gagnant durement votre vie et vous intégrant dans des collectifs. Aujourd’hui, de nouvelles formes de précarité sociale conjuguent le chômage ou les « petits boulots », voire le « travail au noir », avec des déstructurations familiales et l’érosion des anciens liens de solidarité locales et des appartenances de classes qui étaient des facteurs d’intégration sociale. Cela entraîne des phénomènes de désocialisation et de perte de l’estime de soi. Les collectivités territoriales ont un rôle décisif dans la mise en place des dispositifs spécifiques de réinsertion liés à des activités socialement utiles et de la formation. Encore faut-il qu’on leur en donne les moyens. Il en va de même pour la revalorisation des métiers manuels, le développement de l’apprentissage et de la formation professionnelle. Depuis les années 1980, la figure du manager et du communicant a été érigée en nouveau héros de la modernité au détriment des parcours liés à des métiers traditionnels et industriels qui n’ont pas disparu.

Cette reconstruction passe dans le même temps par un renouveau des idéaux premiers de l’« éducation populaire » et la revalorisation de la culture générale qui ne se confond pas avec une sous-culture managériale et communicationnelle, ses éléments de langage et sa « langue caoutchouc ». « Développer l’esprit critique dans la masse de la nation », « partager le patrimoine culturel commun », « former des élites issues du peuple »…, ces exigences me semblent plus que jamais d’actualité face à la réactivité émotionnelle, aux « fake news », à la confusion ambiante et à la déculturation. Ce qui implique de prendre du recul, de se situer en dehors de l’optique militante et partisane, de respecter la liberté de pensée et le pluralisme, en permettant la rencontre entre les intellectuels qui ont le souci de comprendre le monde et ceux qui se trouvent en situation d’action et de responsabilité.

Ces « axes de reconstruction » ne peuvent être mis en œuvre seulement « par en bas », au sein des collectivités territoriales. Elles ne prennent consistance, à mes yeux, qu’au sein d’un cadre républicain global avec le rôle central de l’État, sinon l’étape nouvelle de la décentralisation souhaitée par François Baroin risque de renforcer des tendances centrifuges dans un pays qui ne semble plus savoir d’où il vient et où il va.

Toute collectivité humaine pour exister a besoin d’une instance de référence qui n’est pas l’addition de ses composantes mais s’élève au-dessus de la société pour figurer sa cohésion et sa perpétuation. En démocratie, cette instance est issue du suffrage universel qui, sous la Ve république, s’applique jusqu’au plus haut sommet de l’État. Qu’en est-il aujourd’hui de l’autorité de l’État et de la fonction présidentielle ? Il me semble que celles-ci n’ont cessé de s’éroder avec un nouveau profil d’homme politique qui a quelques difficultés à incarner la fonction, à assurer la cohésion nationale et à rassurer les Français. L’accumulation depuis des années de multiples réformes adaptatives et de « boîtes à outils » a donné l’image d’un pouvoir qui déstabilise la société dans une logique sacrificielle dont on ne voit pas le bout. L’érosion de l’autorité de l’État, la perte de l’idée de progrès, la désarticulation de la politique avec un récit national et européen qui est aujourd’hui en morceaux, entraînent une « insécurité culturelle » et sociale, produisent des effets anxiogènes et de morcellement. D’où l’importance fondamentale à mes yeux d’une reconstruction « par en haut » qui permette, dans le cadre démocratique, de restaurer la cohésion nationale et la confiance dans les institutions.

François BAROIN
- Notre Constitution a créé les conditions d’une verticalité, renforcé par l’élection du président au suffrage universel. Ensuite, le passage au quinquennat a accentué le déséquilibre en plaçant les législatives après la présidentielle créant ainsi les conditions d’une majorité parlementaire qui suit celle du président. Lorsque l’on accumule de la verticalité, sans en avoir les moyens, cela crée les conditions de la confusion du débat actuel. Il faut conserver un état véloce et plus musclé, plus puissant là où il est attendu. Il doit se concentrer sur la protection des individus, des biens des personnes, des entreprises, de notre identité, même si l’on reste intégré dans cet ensemble qu’est l’Europe. L’État doit se remuscler sur la question de l’autorité. Cette question va de pair avec la question de la montée de la violence. Il y a des trésors de forces vives dans chacun de nos villages. Je pense que le village n’a pas disparu. L’état, non par sa verticalité mais par sa capacité d’écoute, doit être capable d’offrir des perspectives de développement. On doit être capables d’appréhender notre avenir dans une ouverture et une compréhension communes. Il faut avoir une conscience du bout du monde pour protéger notre territoire. Lorsque j’étais vice-président de l’Assemblée Nationale, j’ai constaté que le président de l’Assemblée nationale est le primus inter pares. Il ordonne comme un chef d’orchestre mais il n’affirme jamais une supériorité. C’est la même chose pour le maire et pour le président de la république. Il est le premier parmi les siens, chargé des pouvoirs exorbitants que lui confèrent la Constitution et la charge de responsabilités qui est la sienne. Malgré tous ces pouvoirs, dans sa conception de sa fonction il reste le premier parmi les siens. Le premier devoir est donc le devoir d’écoute. C’est pour cela que je ne suis pas toujours d’accord avec ce besoin d’ultra-verticalité que vous décrivez. Malraux disait « l’abus d’autorité ne conduit pas à l’ordre mais au ridicule ». Il faut que ce soit une source de réflexion pour tous ceux en responsabilité. Les maires vivent au quotidien cet exercice de responsabilité. Pour eux, le grand débat c’est tous les jours. Ce sont des débats qui concernent tout le monde

Jean-Pierre Le Goff, vous décrivez une fragilisation économique et sociale de la France des villages, mais aussi la disparition d’un certain mode de vie. Cette dépossession culturelle nourrit-elle le malaise français encore davantage que les problèmes économiques et sociaux ? Ce basculement anthropologique est-il irréversible et permet-il de « faire société » ?

Jean-Pierre LE GOFF - Pour comprendre la disparition d’un certain mode de vie, il faut prendre en considération la passion modernisatrice de l’après-guerre suite à l’« étrange défaite » de juin 1940 que l’historien Marc Bloch a vécue de l’intérieur en étant sur le front . Il ne s’agit pas seulement pour lui d’une défaite militaire, mais il resitue celle-ci dans un état global du pays marqué par le pacifisme et le repli sur un patrimoine, cette vieille France des bourgs et des villages, qui n’a pas su s’adapter aux nécessités d’une ère nouvelle. La reconstruction de l’après-guerre s’ancrait dans l’idée : « Plus jamais ça ! » et la modernisation du pays portée par la dynamique des Trente glorieuses s’inscrivait alors dans une optique de progrès dans tous les domaines, en visant à redonner à la France les outils de puissance et sa place dans le monde. Cette modernisation demeurait dans une filiation qui inscrivait le pays dans une longue histoire qui faisait le pont entre le passé, le présent et l’avenir. C’est précisément ce fil de l’histoire qui me paraît aujourd’hui rompu au profit d’un activisme communicationnel et managérial qui sature le présent avec des boîtes à outils sophistiquées coupées du sens commun et qui brouillent la perspective. Nous ne reviendrons pas en arrière, mais les réformes visant à adapter le pays à une mondialisation marquée par une concurrence exacerbée qui fait du coût du travail une variable d’ajustement dans le cadre d’une Union européenne pour le moins mal en point, ne peuvent faire sens pour les citoyens ordinaires qui y voient au contraire des facteurs de régression et ne reconnaissent plus leur pays.

Pour reprendre la formulation de Péguy, « nous avons connu un peuple que l’on ne reverra jamais », ce qui ne signifie pas que le peuple a disparu. Mais ce peuple particulier à la charnière entre la France des villages et la modernisation de l’après-guerre est en voie de disparition. C’est un type d’humanité avec un rapport à la condition humaine, à la collectivité, à la nature… qui s’efface, au profit de la montée d’un individualisme autocentré qui pose un défi aux institutions et aux liens de citoyenneté. Cet individualisme ne se confond pas avec celui des Lumières qui donnent une place centrale à la raison et à l’autonomie de jugement. Il est sentimental et victimaire, entretient un rapport ambivalent à l’État et aux institutions en les considérant avec méfiance comme des agents de domination, tout en exigeant d’eux qu’ils répondent à ses demandes dans une logique de client-roi.

Les « réserves d’humanité » n’ont pas pour autant disparu. À côté de ce « peuple adolescent », existent tous ceux qui se confrontent à l’épreuve du réel, incarnent une sagesse et un « sens commun ». Ceux-là n’entendent pas céder à l’hubris contemporaine et au « politiquement correct ». Ils gardent une certaine idée de la France et de la culture européenne qu’ils veulent transmettre aux nouvelles générations. Ils sont à la fois conservateurs et modernes sans pour autant pratiquer la fuite en avant. À mon sens, ce sont eux qui constituent les nouvelles « forces vives » de la nation pour une reconstruction qui ne se fera pas en un jour, étant donné le bouleversement du tissu social et éducatif qui s’est opéré depuis plus d’un demi-siècle.

Jean Pierre Le Goff décrit une crise de civilisation. Face à cela la droite a parfois été mollement gestionnaire et européiste. A-t-elle suffisamment réfléchi à ce changement de paradigme que nous ? Que propose-t-elle ?

François BAROIN - La droite ne gouverne plus le pays depuis un certain nombre d’années, après deux défaites aux élections présidentielles. La dernière défaite est liée à un mouvement de grande ampleur qui est la crise de 2008, la plus importante depuis 1929, qui a provoqué le plus grand nombre de suicides liés à la désespérance sociale et qui a trouvé son carburant dans un modèle inventé par les banques d’affaires américaines pour que la classe moyenne accède à la propriété. Il ne faut pas oublier ce contexte. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a permis de se réapproprier la position de l’État dans la gouvernance européenne plutôt que de confier tout à la commission. Le surgissement d’Emmanuel Macron et de son parti du Nouveau Monde a changé la configuration. Mais ce que l’on appelle le nouveau monde m’apparaît avoir un logiciel de pratique du pouvoir daté et dépassé à raison du surendettement, de l’importance du déficit. Les impôts n’ont jamais été aussi élevés, l’augmentation de la CGS est incompréhensible. On a concentré l’effort de solidarité sur les propriétaires. La propriété est d’ailleurs un acquis de la Révolution, qui figure à l’article 17 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Par la suite, c’est devenu une valeur de droite. Jamais ils n’ont été si frappés par l’impôt.

La couverture de votre livre rappelle les affiches de campagnes de François Mitterrand en 1981. Est-ce que François Baroin est la force tranquille 2022 ?

François BAROIN - C’est ma continuation d’un premier travail que j’ai eu la chance d’écrire, une histoire de France par les villes et les villages. Je ne suis pas historien et je n’ambitionne pas de l’être mais cette pratique m’a amené dans une première partie à m’intéresser à toutes les grandes histoires qui traversent nos villes et nos villages et qui ont construit l’histoire de notre pays. Ce livre s’inscrit dans une chronologie qui est celle des municipales et qui n’a pas d’ambition au-delà.

  • lundi 3 février 2020
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