Mathématiques au lycée : ce n’est plus une baisse de niveau, c’est un naufrage

Par Jean-Paul Brighelli
Publié le 22/11/2019

Dans son édito, l’essayiste et enseignant Jean-Paul Brighelli se morfond de la baisse de niveau endémique au lycée, et notamment en matière de mathématiques. Vouloir revenir à des programmes plus laxistes, et à la liberté pédagogique qui permet de s’y complaire, c’est faire repasser Homo Sapiens vers un stade très inférieur de l’humanité.

« Hé bien ! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse ! et ce M. Blanquer est un méchant homme, n’est-ce pas ? Comment ! il ose vous traiter comme l’élève qu’il aimerait le mieux ! Il vous apprend ce que vous devez absolument savoir ! En vérité, ces procédés-là sont impardonnables… » (1)

Pauvre chou ! Elle a 16 ou 17 ans, elle est en Première, elle a pris l’option Maths — puisque désormais seuls font des maths, à ce niveau, ceux qui en ont l’envie et l’appétence, et c’est aussi bien —, et elle ronchonne dans les colonnes du Monde : « Avant, j’avais 19 de moyenne en maths sans vraiment travailler, affirme Tiara, scolarisée au lycée Joliot-Curie de Sète (Hérault). Mais cette année, je suis tombée à 10 de moyenne alors que je fais des efforts. » Eh bien oui. D’ailleurs, « la matière est conçue pour de vrais scientifiques, d’ailleurs notre prof nous le dit tout le temps ». Et Pov’Chérie croyait qu’elle continuerait à planer avec facilité en tête du classement.

En vérité, je me moque moins que je ne la plains. On l’a induite en erreur pendant des années. On lui a fait croire que c’était facile, qu’elle construirait indéfiniment ses propres savoirs truqués, et que le Système continuerait à l’arroser de bonnes notes et de félicitations. Le retour sur terre de ces enfants gâtés et trompés par une pédagogie niaise est douloureux, et ils ne le méritaient pas. En revanche, que des enseignants spécialisés se plaignent des nouveaux programmes est autrement scandaleux. Sébastien Planchenault, président de l’Association des Professeurs de Mathématiques de l’Enseignement Public, soutenu par l’inénarrable Café pédagogique, a écrit à Jean-Michel Blanquer en s’inquiétant de programmes « trop lourd(s) pour des élèves qui ont besoin d’une culture mathématique sans devenir experts. De nombreux élèves disent dès les deux premières semaines vouloir abandonner cette spécialité en terminale ».

On croit rêver — mais on ne rêve pas. Des enseignants prennent au sérieux les jérémiades d’élèves qu’ils sont censés former à de vraies compétences scientifiques, et qui, à la première difficulté, geignent en se contorsionnant sur leur chaise. « Trop dur, les maths ! » C’est la phrase que Mattel avait mise dans la bouche de la première Barbie parlante, en 1992… Mais trop dur aussi le Français, si l’on se met à l’enseigner sérieusement — et les retours que j’ai de nombreux enseignants de Lettres sont favorables au nouveaux programmes, où enfin, me dit une collègue, « les élèves apprennent des choses précises », quitte à ce que ce soit en bachotant. Les résultats des sondages lancés par des organisations syndicales qui ont leur propre agenda me paraissent truquer la vérité des cours et des réactions. Ils appellent « bachotage » ce qui est enregistrement de connaissances — et il faut bien les emmagasiner, ça ne se fera pas tout seul. La seule revendication que je partage entièrement, c’est la demande d’un quota d’heures plus étendu — mais il se trouvera alors une bonne âme pour trouver que les « enfants » travaillent trop…
Raisonnons un peu sérieusement, et réévaluons la politique du ministre en fonction de l’objectif, puisqu’en toute chose il faut considérer la fin : il s’agit de préparer les élèves aux rigueurs climatiques du Supérieur, où l’on ne les dorlotera pas éternellement. Il s’agit aussi de les encourager à s’auto-évaluer : tous ne sont pas destinés à faire des maths de façon un peu sérieuse — pas plus qu’ils n’ont tous les aptitudes à suivre la filière STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives), ou à entrer au Conservatoire. Il faut enfin réduire, autant que possible, le fossé entre les lycées d’élite, où l’on fait en maths, dès la Seconde, le programme de Maths-Sup avec des élèves triés sur le volet (ce qui devrait être permis partout, et pas seulement à Louis-le-Grand ou Henri-IV), et les établissements du second rayon où l’on scolarise le reste des lycéens français, et qui ont droit, eux aussi, à un enseignement d’excellence.

Pace que c’est par la tête que le poisson pourrit. Nous n’avons plus aujourd’hui assez de bons élèves pour garnir les rangs des filières réellement sélectives. En dehors de quelques très grandes prépas parisiennes, le niveau des élèves en Classes Préparatoires s’effondre littéralement. La stratégie définie dans le premier State of the World Forum de 1995 — maintenir deux-dixièmes de la population mondiale au travail, et divertir les autres, ce que l’ancien conseiller de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, a affublé du joli mot de « titytainment » —, stratégie confirmée en 1999 par le Protocole de Lisbonne, trouve aujourd’hui ses limites : on a si bien institutionnalisé, partout, les méthodes pédagogiques les plus létales que le niveau même des élites s’effondre.

Les programmes patronnés par Souad Ayada et Jean-Michel Blanquer tentent de résoudre au moins en partie cette crise de l’excellence en imposant plus de savoirs, avec plus de rigueur — quitte à piétiner un peu la sacro-sainte « liberté pédagogique » d’enseignants trop souvent portés sur l’indulgence a priori, parce qu’elle va dans le sens de la pente. Il faut le dire aux élèves : plus on s’élève, et plus ça fait mal. Et ce qui donne à l’homme, depuis les temps pariétaux, sa suprématie, c’est justement sa capacité à aller au-delà de la souffrance immédiate. « Ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait », comme disait Henri Guillaumet, le héros de l’Aéropostale. En caressant depuis trois décennies les élèves dans le sens du poil, on les a ravalés au niveau de la bête. Le cri de ralliement du pédagogisme est celui de l’oncle Vania dans "Pourquoi j’ai mangé mon père", le remarquable roman de Roy Lewis : « Back to the trees ! » Vouloir revenir à des programmes plus laxistes, et à la liberté pédagogique qui permet de s’y complaire, c’est faire repasser Homo Sapiens vers un stade très inférieur de l’humanité. Ou se contenter, selon la doctrine du « tittytainment », de l’Homo Festivus cher à Philippe Muray. Confiné entre Paris-plage, les chants des supporters et Cyril Hanouna, est-on encore un être humain ?
Les manifestations du 5 décembre prochain vont mêler des revendications sérieuses (et je préfère dire clairement, quoi qu’en pensent mes lecteurs, que les enseignants ont raison de s’inquiéter de projets qui ramèneront leur retraite au niveau de leur tout premier traitement, soit moins de 1500 € par an après 42 ans de travail) et d’autres qui sont de l’opportunisme pur, voire des ambitions rétrogrades. Le monde d’après-Bac est un monde dur, où l’on demande des connaissances précises, et des compétences acérées. Le Monde (encore lui) pleurait récemment sur ces étudiants de Psycho fort déçus par ce qu’on leur demandait en Fac : non pas du bla-bla sur les « problèmes » des uns et des autres, mais une maîtrise scientifique : « Quand l’année commence dans son université d’Aix-Marseille, [Clément] découvre que le cursus consacre très peu de temps à la psychologie clinique – le soin en cabinet ou à l’hôpital – au profit de matières plus scientifiques (statistique, neurobiologie, psychologie cognitive...), souvent liées à la psychologie sociale. C’est pourtant souvent la « clinique », abondamment véhiculée par le cliché du praticien devant son patient étendu sur son divan, qui attire de nombreux jeunes, comme lui, vers la discipline. » Eh oui : en psycho aussi on fait des sciences, et même des sciences « dures ». C’est même pour ça que tu as pris option Maths en Première, jeune fille…
Alors plutôt que de geindre, prenez votre courage à deux mains — une expression qui ne doit plus guère être comprise dans un monde universitaire où l’on en est, à Nanterre, à dépister en Première année les étudiants incapables de faire la différence entre « a » et « à » — retroussez vos manches, et faites comme vos aînés : bossez.


(1) On me pardonnera d’avoir emprunté à Laclos le début de la Lettre 105 des Liaisons dangereuses, dans laquelle la Marquise de Merteuil se moque gentiment de la destinataire, Cécile de Volanges, à qui le Vicomte de Valmont vient d’enseigner « ce qu’elle mourait d’envie de savoir »… Mais le fait est que le retour à la réalité, pour bien des élèves, s’apparente à une perte d’innocence.

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